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"La France ne cultive pas les particularismes"


Philippe Wilmouth, président de l'association ASCOMEMO

"Les Allemands n'en font pas beaucoup plus que nous"


Jean-Eric Iung, directeur des archives départementales de la Moselle

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Témoignage de la mère de Noël Bouque, recueilli par son fils 


11 Juin 1944, vers 15h. Alors qu'elle revient de Bellesauve, ma mère est arrêtée et alignée contre un mur au centre de Janaillat. Il y a déjà d'autres otages. Parmi eux, la famille Burger qui viennent d'Ennery, comme nous. D'autres arrivent au fur et à mesure et sont gardés par des soldats en armes. De temps en temps, des camions passent à côté d'eux et les frôlent pour les effrayer.


Profitant que les soldats s'éloignent, Maman s'adresse en allemand à l'un d'eux, plus jeune que les autres : « Qu'est-ce-qu'on va faire de nous ? » A sa grande surprise, le soldat lui explique en français qu'il est alsacien et qu'on l'a enrôlé dans cette division. Il n'a aucune idée de ce qu'on va faire des otages mais il dit à Maman qu'un massacre « a été perpétré la veille et que toute la population a été massacrée et le village détruit. » Je crois qu'il n'a pas prononcé le nom d'Oradour-sur-Glane, mais on a su après ce qui s'était passé. Le soldat dit à ma mère de ne plus lui parler car il risque d'être fusillé s'il communique avec les otages.


Ils sont debout en plein soleil depuis un certain temps, des femmes pleurent et d'autres s'évanouissent. Les SS décident alors de rassembler tout le monde dans le café de Monsieur Parisse. Au bout d'un moment, ils amènent un blessé noir qui a une balle dans la jambe. Il gémit et saigne abondamment. Les SS rigolent, personne ne s'occupe de lui. Maman demande la permission d'intervenir et lui fait un pansement pour arrêter l'hémorragie.


Ils ont finalement été libérés vers 18h. Deux personnes à ma connaissance ont été tuées ce jour là, dont Monsieur Charzera, un ouvrier agricole. Il a été abattu en tentant de s'enfuir. J'ai vu son corps dans un fossé, le lendemain. J'ai appris en 2014 que le blessé aidé par Maman avait survécu. 

"Ces personnes n'ont pas été reconnues victimes de guerre"


Jean-Eric Iung, directeur des archives départementales de la Moselle

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Témoignage de Noël Bouque, expulsé à 3 ans à Janaillat et originaire d'Ennery 



11 Juin 1944, début d'après-midi. Ma famille, le couple Cuisineau et une vieille dame résidons au lieu-dit Haut-Maison, à côté de Janaillat. Il fait très chaud et tout est calme. Maman est partie à Bellesauve, à quelques kilomètres. Elle veut voir mon frère aîné, Gilles, qui vient de s'engager dans le maquis sans prévenir mes parents et sans prendre de vêtements.


Des militaires français jouent aux cartes à l'ombre d'un arbre, mon père est à leur côté. Edouard, mon frère de 15 ans décide de rejoindre ses amis à Janaillat. Arrivé là-bas, il est surpris de trouver toutes les maisons closes et les rues silencieuses. Il va alors vers le café et le patron, Monsieur Parisse lui crie de rentrer à la maison : des blindés allemands ont été aperçus se dirigeant vers notre village. Edouard rentre et raconte tout aux militaires et à mon père. Un officier se lève et lance que ce sont « des bobards » car il aurait été mis au courant d'une arrivée ennemie.


Mais mon père est très inquiet. Il décide de vérifier ce qui se passe après avoir cru entendre un bruit de féraille. Il se met alors à hurler : « Sauve qui peut, voilà les Boches ! » Deux chenillettes avancent à toute vitesse vers nous. C'est la panique. L'officier demande à ses hommes de se disperser et de ne « surtout pas résister ».


Avec le recul que j'ai aujourd'hui, je pense que c'était une bonne décision. Si des SS avaient été tués, tout le monde aurait été massacré. Mon père rassemble toute la famille, mes frères et sœurs, ma grand-mère et une jeune infirmière se joint à nous. Il me prend sur ses épaules et nous emmène dans la forêt.


Les maisons sont incendiées. On entend déjà les coups de canon et puis les voix qui se rapprochent de nous. Les soldats allemands n'oseront pas rentrés, les bois sont occupés par les maquisards et ils ont trop peur d'être pris pour cibles. Furieux de trouver toutes les maisons inhabitées, ils tueront toutes les poules. Je ne comprends pas vraiment le danger alors je demande à mon frère Edouard, « que comptent-ils faire de nous s'ils nous trouvent ? ». Mon père me fait signe de me taire. Nous restons cachés toute l'après-midi.


Vers 18h, un clairon se fait entendre et pour mon père, il s'agit du rassemblement des SS. Nous sortons alors du bois. Nous croisons notre voisin, Monsieur Cuisineaux qui est très choqué et ne nous reconnaît pas. Il nous dira plus tard qu'il a crû voir des revenants. Les maisons ne sont plus que des brasiers. Nous ne savons pas où aller quand tout à coup, on entend la voix de Maman. Après avoir vu les décombres, elle croyait que nous étions tous morts.


Sur le chemin de Janaillat, nous tombons sur un officier SS qui nous met en joue. Papa lui parle en allemand, ce qui semble le calmer. Il lui explique que nous étions partis faire une promenade en famille. L'officier lui demande alors s'il n'a pas vu les  « terroristes de Haut-Maison », qui se sont échappés. Mon père nie. Après avoir réclamé du pain, il nous pointe de sa mitraillette et nous lance « Raus ! ».


Nous serons ensuite hébergés par la famille Moliera qui employait mon père.  


Certificat remis à Jeanne Klein, mère de Georgette Malnory née Klein au moment de leur expulsion                                             

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Source : Jacques Gandebeuf, "L'exil intérieur"

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"C'est l'humiliation qui a fait que les adultes n'ont pas parlé"


Jean-Eric Iung, directeur des archives départementales de la Moselle

Bouger avec la souris et découvrir en cliquant sur les points

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" Il est confirmé que Madame Klein Jehanne et sa famille ont aujourd'hui déménagé. La propriété de la personne concernée est déterminée de manière appropriée, transmise et recueillie par les autorités françaises,

le 4 novembre 1940"

Il y a près de 80 ans, Adolf Hitler envahissait la Pologne. Au tout début du mois de septembre 1939, la France, alliée à l'Angleterre et à l'URSS déclare la guerre au IIIe Reich.



Il faut désormais protéger ses populations alsaciennes et mosellanes qui sont beaucoup trop proches de la frontière allemande et donc des futures zones de conflits armés. Toute la zone nord et nord-est de la Moselle est ainsi évacuée par l'armée française.



Le 1er Septembre, le président Edouard Daladier décide la fermeture de la frontière avec l'Allemagne. Les préfets de Moselle ne tardent pas à recevoir un télégramme de l'état- major annonçant que « le plan général d'évacuation peut être mis en place d'un moment à l'autre. »



Les consignes sont ensuite remises au fur et à mesure aux maires des communes concernées. Des informations révélées au compte-goutte pour éviter toute fuite, et sans aucun doute tout mouvement de panique. Mais la population n'est pas dupe. 

 « Un soldat allemand est venu dire à Maman qu'on allait devoir quitter la maison. Maman lui a expliqué que Papa était mort et qu'elle était seule pour nous élever ma sœur et moi. Le soldat lui a prit le bras en disant "Arme Frau", ce qui veut dire "pauvre femme". »

         Georgette Malnory née Klein, expulsée à 8 ans et originaire de Dieuze

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En plus des 30 kg de bagages, les consignes d'évacuation exigent également des familles qu'elles emportent avec elles quatre jours de vivres et des couvertures. Il est donc évident que le voyage va être long.


Ce qu'il faut noter c'est qu'à aucun moment, les populations n'ont été informées du lieu où on allait les faire s'échouer. Il s'agit ici de suivre les ordres. Une fois à la gare – de Metz principalement – il faut monter dans des trains, trop petits pour accueillir autant de monde pendant un temps qu'on sait probablement long.


Et c'est le départ vers une destination inconnue, un voyage qui durera plusieurs jours.




Les expulsions se déroulent de façon sommaire. Les soldats allemands débarquent dans les maisons et expliquent la tournure des événements aux occupants : ceux-ci ont moins d'une heure pour empaqueter leurs affaires. Cette fois, on leur autorise 50 kg de bagages par personne, 2000 francs en tout et pour tout et autant dire pas grand chose....même si plusieurs ont réussi à emmener une plus grosse somme d'argent en la dissimulant.



« Maman avait cousu des billets dans les fonds de mon pantalon. Pendant tout le trajet en train, à chaque fois que je m'asseyais ça craquait. Quand on est passé en zone libre, elle a tout décousu. » explique Germain Daga, né en 1926 à Ennery. Même histoire chez André Folny, expulsé à 13 ans et originaire de Saint Hubert.



Cette fois, un camion les attend pour les emmener jusqu'aux trains qui les conduiront ailleurs. Il s'agit de la seule différence avec les évacuations. Encore une fois, personne ne connaît la destination, mais l'angoisse est ici plus palpable.




Les voyages en train sont longs et vécus dans la peur principale d'être emmené vers l'Est. Beaucoup se rappellent le passage en zone libre, toute lumière éteinte et surtout le soulagement des adultes de voir qu'on les emmenait dans la bonne « direction », c'est à dire qu'ils restent en France.



Les familles arrivent ainsi en Charente, Vienne mais aussi Creuse et Drôme notamment. Pour tous, évacués comme expulsés, l'arrivée en France de l'intérieur est particulière. Certains seront accueillis dans les formes par le maire. D'autres, comme André Folny, seront baladés de granges en logements humides le temps qu'on leur trouve un habitat plus salubre. 


Partir en temps de guerre, quitter son pays, sa région, sa ville : une réalité vécue quel que soit le temps, quel que soit le lieu. Il y a les départs dont on se souvient et ceux qu'on oublie peu à peu car ils s'inscrivent désormais dans l'Histoire. On ne parle pas ici de migration, de départ pour un autre pays. Dans ce cas présent, il s'agit d'un exil intérieur : celui de près de 300 000 personnes émigrées au sein de leur propre pays. Les exilés de 39-40.




Ils sont mosellans. Agriculteurs, cantonniers, ouvriers, femmes au foyer. Jeunes ou vieux. Elus locaux ou simples quidams, dans cette histoire- là, ils sont tous logés à la même enseigne : ils sont envoyés ailleurs. Dans un cas pour les protéger, dans l'autre pour être remplacés par l'occupant allemand.




Germain Daga, André Folny, Jeanine Parouti née Pierson, André Diesler et   Anne-Marie Diesler née Mathis ainsi que Noël Bouque étaient enfants à l'époque, mais leurs souvenirs restent intacts. La plus jeune des témoins qui déroule les siens dans les lignes suivantes est née en 1940. Le plus âgé, en 1926.




Ils se remémorent les trains, la peur, mais aussi une certaine forme d'insouciance : celle de jeunes qui pensaient partir en voyage. Leur arrivée dans cette France inconnue, cette « France de l'intérieur » qui ne parle pas toujours la même langue qu'eux et qui n'a pas les mêmes mœurs. Ils se rappellent le retour dans leurs maisons détruites, le bétail volé, le silence des parents et la volonté d'avancer coûte que coûte.




La Moselle d'aujourd'hui garde encore des stigmates de cet épisode mais ils sont quasi invisibles pour ceux qui ne savent rien. Des stigmates qui s'effacent peu à peu au prix d'autres stigmates, résultats de générations de nouvelles histoires qui se construisent.



Il ne s'agit pas ici de raconter l'Histoire mais d'en dérouler plusieurs qui poussent toutes à poser une ultime question : celle de la mémoire. Quelles traces reste-t-il de tout cela en dehors de ce qui se raconte dans les familles ? Et surtout pourquoi ne connaît-on pas ce « petit » détail qui construit cependant le paysage local ?




Tout s'organise très vite. On laisse aux familles le soin d'empaqueter leurs affaires, sans toutefois dépasser les 30 kg par personne. Le reste est abandonné sur place ou enterré. Ainsi, plusieurs bouteilles de schnaps maison, des outils, de la vaisselle sont camouflés dans les jardins.



« Mon oncle m'avait offert des outils de menuiserie pour enfants. Je n'ai pas eu le droit de les emmener, alors je les ai enterrés dans le jardin. Bon, je ne les ai jamais retrouvés », précise André Diesler, né en 1933 à Neunkirchen-lès-Bouzonville.



Dès lors, il faut prendre la route à pied vers la gare la plus proche, en convoi, portant sacs et poussant brouettes. Dans les faits, presque personne n'a 30 kg effectifs de bagage. Les évacués sont ceux qui ne peuvent être utiles dans l'immédiat : les femmes, les personnes âgées, les enfants qui n'ont pas encore atteint l'âge d'être mobilisés. 

Source : Fonds ASCOMEMO

Juin 1940. Après la percée de Sedan en mai, l'armée allemande entre dans Paris. Le 17, le maréchal Philippe Pétain, devenu président du Conseil après la démission de Paul Reynaud, annonce la fin des combats.



Après 50 ans d'occupation prussienne, la Moselle et l'Alsace sont redevenues françaises après 1918. Suite à la débâcle de 1940, elles sont récupérées par leur ancien occupant.



Il faudra à peine un mois aux Allemands pour commencer les expulsions des populations locales : les premiers à partir sont les symboles de la résistance française à la première annexion, ensuite viennent les Juifs et puis finalement, ceux considérés comme « Français de l'intérieur ». Comprendre les Mosellans francophones, qui ne sont pas suffisamment germanisés.



En novembre 1940 débutent les expulsions massives. Le but est clairement affiché : reprendre la main sur le territoire. Elles continueront pendant toute la durée de la guerre. Certaines expulsions, plus politiques, se feront vers la Pologne et l'Allemagne. Dans ce cas précis, les Mosellans sont enfermés dans des camps de travail. 

Source : Philippe Wilmouth, "50 kg et 2000 francs"

« Mon père était le chef du train. A Lyon, on lui a laissé le choix entre Toulouse et la Creuse. A Toulouse, il y aurait du travail mais le ravitaillement serait difficile. Vers la Creuse, il n'y avait rien mais on aurait à manger. C'est pour ça que nous sommes allés là-bas. »     Jeanine Parouti, expulsée à 14 ans à Janaillat et originaire d'Ennery

Source : Fonds ASCOMEMO

C'est un véritable choc culturel. Le quotidien de ces Français de l'intérieur n'a rien de comparable à celui des Mosellans. Et les débuts sont un peu difficiles.




Il ne faut pas oublier que les évacués mosellans de 1939 sont dialectophones : ils parlent tous le patois mosellan qui ressemble beaucoup à la langue allemande. Les expulsés, eux, ne parlent pas forcément ce langage local mais sont tout de même assimilés à l'occupant ; ils viennent presque du même endroit.




Les différences de niveau de vie sont immenses entre les familles accueillantes et les réfugiés. Les Mosellans viennent d'une région industrialisée, avec tout le confort moderne. Ici, ils sont entassés les uns sur les autres. La famille d'Anne-Marie Diesler, née Mathis vivait à presque 11 personnes dans une chambre. « Il n'y avait pas de travail dans la Vienne pour nous. Il n'y avait pas d'usines, à part peut être les faïenceries mais les locaux occupaient déjà les postes. » raconte Germain Daga. 

Les populations locales ne portent pas de chaussures mais utilisent des sabots de bois. Ils n'ont pas de chevaux pour tirer les charrettes – et encore moins de tracteurs – mais utilisent des bœufs, ce qui a beaucoup fait rire la famille Daga à son arrivée.



Et puis, les populations s'apprivoisent. Ceux qui sont désoeuvrés sont embauchés par les paysans locaux pour aider aux champs. Pour les enfants commence une nouvelle vie entre l'école, la maison et les copains. 

« Quand on est arrivé, on a ouvert de grands yeux. On regardait partout et on disait « Il n'y a pas ci, ni ça »». Germain Daga

« On sortait dans la rue avec les autres gamins du village tous les soirs et je peux vous dire qu'on faisait la java ! », rit Jeanine Parouti.


Pour André Diesler, c'est « partie de pêche et jeux avec l'âne du voisin ». « J'ai participé à la vie locale et sportive », raconte Germain Daga qui a rapidement intégré l'équipe d'athlétisme locale.


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Pour d'autres, les souvenirs sont plus compliqués, notamment pour André Folny qui ne parle pas d'une période heureuse, sans développer.


Il ne faut pas exclure non plus ici la question de la religion. La Moselle est de forte tradition catholique et très pratiquante. Tout le monde ou presque se rend à l'église le dimanche, tous les enfants sont baptisés, font leur communion et leur profession de foi. Quelle surprise de découvrir des régions où les églises sont désertes et où les gens ne sont pas pratiquants voire même pas baptisés !

« J'ai voulu faire ma confirmation et j'ai donc quitté l'école pour me rendre à St-Léonard-de-Noblat. J'ai eu des paires de claques en revenant de la part de l'instituteur qui n'était pas croyant »  Jeanine Parouti


D'ailleurs, Jeanine, qui a épousé un Creusois se rappelle pas mal d'anecdotes sur leurs différences religieuses. Son mari, décédé aujourd'hui, était athée et n'était pas baptisé. Pour qu'ils puissent se marier, il a dû suivre des cours de catéchisme car pour « mes parents, c'était inconcevable qu'on se marie ailleurs qu'à l'église. En Creuse, il était courant que les mariages soient civils, c'est à dire uniquement à la mairie. » Et de reconnaître que, au lieu d'aller à la messe, son mari préférait boire un verre avec ses amis au café.









Avec l'avancée de la guerre, les Allemands débarquent aussi dans les villages de Creuse et de Vienne et apportent avec eux un vent de violence. Dans le château où vit la famille Diesler, un régiment s'installe pour plusieurs mois. Si les soldats ne sont pas menaçants avec les populations, la vie change. 

Les coins de Vienne et de Creuse sont le terreau vif du maquis. Il y a des massacres de représailles. Les 99 pendus de Tulle le 9 juin 1944. Oradour-sur-Glane et ses 642 morts du 10 juin 1944 – dont plusieurs Mosellans, expulsés là bas en 1940.



Il y a les moments de terreur comme l'attaque de Janaillat, à quelques kilomètres de Guéret. 

« Mon père écoutait Radio Londres à l'époque. Avec les Allemands à côté, il se barricadait et on ne devait surtout pas faire de bruit pour ne pas se faire repérer. » André Diesler

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Gilles Bouque, le frère de Noël, âgé de 17 ans et demi décède à cette même période. Maquisard, il est dénoncé avec cinq de ses compagnons alors qu'ils se cachent dans une grange. Le feu y est mis et aucun ne survivra.



Le 9 juin 1944, un bataillon de la Panzerdivision « Das Reich » a fusillé 31 maquisards au lieu-dit « Poteau-de-Combeauvert », près de Janaillat. Si Gilles Bouque n'est pas décédé de leurs mains, son nom est néanmoins inscrit sur le monument de Combeauvert, érigé en 1947 à la mémoire des victimes.


Août 1944, c'est la libération de Paris. Si la guerre n'est pas officiellement finie, les Français sont en joie. Germain Daga, alors âgé de 18 ans doit faire son entrée à l'Ecole Normale pour devenir enseignant. Il n'ira jamais, son père et lui remontent dès l'automne 1944 à Ennery.



Revenus en train puis en vélo, ils traversent une Moselle désertée. « En arrivant à Ennery, on avait peur de trouver des mines dans les maisons. » se souvient Germain.




Les Folny, Diesler, Mathis et Bouque remontent également au fur et à mesure, ainsi que tous les autres. Jeanine Parouti, elle, se marie en Moselle, mais redescend quelques années plus tard avec son mari en Creuse où elle vit toujours.





On ne peut dire à quoi s'attendent les Mosellans en retournant chez eux. Selon Jean-Eric Iung, directeur des archives départementales de la Moselle, « ils savaient en partant qu'ils ne retrouveraient rien au retour. » Et c'est ce qui attend ceux revenus au pays : rien.


Les Mathis sont chanceux. Leur ferme de Bizing est toujours debout. Les Diesler n'ont pas cette chance. Ils sont logés avec deux autres familles dans une maison restée vide pendant plusieurs années le temps de reconstruire leur maison personnelle.




Anne-Marie Diesler, née à Châtellerault ne connaît pas la Moselle. « Mon oncle et ma tante, remontés en 1940 au moment de l'Armistice, nous ont accueillis. Mais on ne les connaissaient pas, c'étaient des étrangers. » dit-elle. Elle ajoute que cela a été particulièrement difficile pour son frère Bernard, né en 1942. Il hurlait qu'il voulait rentrer « à la maison ». Chez lui, à Beaumont, dans la Vienne.




Tout recommence alors. Les populations seront indemnisées avec le temps. Tous travaillent d'arrache-pied afin de reconstruire ce qui est détruit et replanter ce qui n'existe plus. Les jeunes hommes sont appelés pour faire le service militaire, comme si rien ne s'était passé. 

Les enfants ne peuvent dire les sentiments de leurs parents. Ils n'ont jamais été exprimés. Car dans ce dénuement total vécu par tous, le silence est la règle. Parce que le passé est trop douloureux. Parce que la volonté de s'en sortir coûte que coûte et de regarder vers l'avenir est finalement la plus forte.




Noël Bouque est le seul de sa famille à évoquer les événements de juin 1944 qu'ils ont tous vécu. Le témoignage qu'il a recueilli auprès de sa mère est la seule et unique fois où ils ont évoqué la question.




Philippe Wilmouth, président et fondateur de l'Association pour la Commémoration de la Mémoire de la Moselle (ASCOMEMO) apporte ici une explication : celle d'un silence de recueillement pour les victimes, d'un respect pour les morts.


« Pour la mémoire des victimes mosellanes, les autres se sont tus. » Philippe Wilmouth, président d'ASCOMEMO


Pour Jean-Eric Iung, directeur des archives départementales de Moselle, l'explication se niche ailleurs  : dans un profond sentiment de honte. « Il ne faut pas oublier que les adultes ont extrêmement mal vécu les évacuations et les expulsions. », précise t-il.

Aujourd'hui, qui connaît cet « épisode » très particulier de l'histoire locale ? La réponse est toute simple: ceux qui s'y intéressent et ceux issus de familles évacuées et expulsées. Et ce pour plusieurs raisons.


Le silence a duré des décennies. Comme dans plusieurs situations, la parole s'est réveillée avec le temps...et l'âge des intéressés. Il a fallu attendre les années 70 pour que l'évacuation et l'expulsion de la Moselle commencent à faire parler d'elles.




La France uniquement résistante meurt avec Charles de Gaulle. Des historiens, notamment l'américain Robert Paxton, s'intéressent à la France de la Seconde Guerre Mondiale. Les premiers travaux sur la Shoah apparaissent. Tout ceci permet l'émergence des autres histoires. Des « petites » histoires.




Et puis, l'Histoire de la Moselle ne s'arrête pas à la guerre de 39-45. Les décennies suivantes apportent également leur lot d'histoires notables. Celles-ci inscrivent leurs marques sur le paysage et construisent également son identité . Les mineurs de charbon, les arrivées massives de travailleurs étrangers venus d'Italie et plus tard du Maghreb, toutes ces histoires particulières ont participé à l'oubli. 

« Chacun porte sa mémoire. » Philippe Wilmouth, président d'ASCOMEMO 

Malgré les brassages de population, la nécessité de redonner aux histoires leur place d'Histoire pour voir l'avenir et le silence, il reste aujourd'hui des traces des déplacements de populations de 39-40.

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On les découvre en se promenant dans les territoires concernés : les jumelages. Ils émergent à partir des années 80, tissant ainsi des liens entre les communes qui ont accueillies et celles qui ont fui.

« On a vu le souvenir refleurir dans les années 70-80 quand des jumelages ont été institués. » Jean-Eric Iung

Mais comme toute chose, ces liens sont ténus. « Les jumelages ne sont plus très effectifs aujourd'hui » constate Jean-Eric Iung. A Ennery, jumelé avec Janaillat depuis 1994, des voyages sont organisés pour retourner au village, discuter mais seules les personnes concernées par les événements y participent.




En 2014, pour les 70 ans du massacre de Combeauvert, les municipalités locales de Janaillat et des alentours ainsi que le département de la Creuse organisent une grande commémoration. Les expulsés de 39-40 y sont conviés. Noël Bouque et Germain Daga, ainsi que d'autres sont reçus avec les honneurs. Germain prononce un discours, signe du lien qui l'unit toujours à Saint-Léonard-de-Noblat. Il s'y rend également à l'été 2016.




Il y a également ceux qui récoltent les témoignages, qui cherchent, farfouillent et récupèrent les objets. C'est le cas de Jacques Gandebeuf, grand reporter et éditorialiste au Républicain Lorrain, qui n'est pas originaire de la région mais qui consacre de très nombreuses années à la recherche de témoignages qu'il consigne dans plusieurs ouvrages.






Et il y a Philippe Wilmouth, passionné d'Histoire et professeur des écoles, qui se lance il y a près de 20 ans dans la construction d'une collection unique en Moselle : celle d'objets relatifs à la Moselle de 39-45. Il y en a des milliers. Vêtements, affiches, meubles, malles de voyages, papiers, tous sont réunis dans les salles de l'Association pour la Conservation de la Mémoire de la Moselle (ASCOMEMO).





Dans les archives de l'association, on trouve également des centaines de photos et de papiers, des livres d'Histoire. Désormais, elle compte plusieurs membres qui organisent visites et expositions, même si tous sont inquiets de sa survie. Il est compliqué d'attirer du public, cependant, si Philippe Wilmouth se dit satisfait

Et nos témoins, désormais dans la force de l'âge, que leur reste-t-il aujourd'hui ? Sans doute ne ressentent-ils plus de colère, mais peut-être subsiste-t-il du regret. Anne-Marie Diesler confesse lire énormément de livres sur le sujet. « J'étais petite au moment des faits. Aujourd'hui, j'apprends dans les livres. Je lis beaucoup » dit-elle.

 

 

 

André Folny effectue un travail de fourmi. Il se rend chaque semaine aux archives départementales et cherche, inlassablement. Il a des dossiers complets de papiers et de noms, pour savoir dans les moindres détails ce qui s'est passé : le numéro du train par lequel il est parti en 1940, le certificat de réintégration de droit français de son père, etc. Mais il ne veut plus trop parler de tout ça, partagé entre pudeur et colère.

 

 

 

Il y a aussi la conviction certaine que les départs, la peur, la vie ailleurs, le retour, la reconstruction ont profondément impacté leur vie. « On aurait peut être voulu continuer nos études et on n'a pas pu. » affirme André Folny. « On a beaucoup perdu au niveau de l'école », ajoute André Diesler, « on a manqué beaucoup de cours. »

 

 

Restent aussi des angoisses et des incompréhensions. Les parents renfermés sur eux-mêmes. La nécessité d'être économe. Et beaucoup d'humour vis-à-vis des Allemands.

 

Des Allemands qui d'ailleurs parlent également très peu de cette partie de la guerre. Interrogé à ce sujet, Jean-Eric Iung est catégorique.

Aujourd'hui pourtant, un étrange parallèle se fait. Alors que les réfugiés syriens affluent aux portes de l'Europe, accueillis d'ailleurs par l'Allemagne, les souvenirs se réveillent. André Diesler le confie au détour d'une conversation : « C'est pour ça qu'il faut les accueillir. Nous, on nous a bien traités quand on dû partir ailleurs, dans des régions qu'on ne connaissait pas et où on était des étrangers. »







En Creuse, un homme partage ce sentiment. Michel Vergnier, député PS et maire de la préfecture de Guéret est un pur produit des expulsions de 1940. Sa mère Gilberte Pierson, la sœur de Jeannine Perruti, a épousé un Creusois. Lui-même est né à Ennery en 1946 mais sa famille est vite redescendue en Creuse. Il s'est proposé pour accueillir des réfugiés à Guéret. Pour lui, « c'est totalement normal, vu ce qui est arrivé pour nous par le passé. »














Il reste donc les souvenirs consignés et le travail de collecte. Les pages qui se tournent. Et l'Histoire qui s'écrit au fur et à mesure. 

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Photo de Gilles Bouque, deuxième à gauche

Au Revoir Mes Frères - mars 2016

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